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John Hattie et le Saint Graal de l’enseignement

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John Hattie et le Saint Graal de l’enseignement

John Hattie, un chercheur néo-zélandais, a publié en 2009 un ouvrage,  « Visible Learning », dont l’éditeur a fièrement rajouté sur la couverture de certaines rééditions un extrait d’un article du Times Education (2008) titré « Research reveals teaching’s Holy Grail », ce qui peut être traduit par « une recherche révèle le Saint Graal de l’enseignement ». On ne saurait mieux indiquer comment ce travail et devenu un modèle de « bonne » recherche sur l’éducation, ce qui justifie qu’on lui consacre une série d’articles pour mieux en cerner l’intérêt et les limites.

 

 

La raison de cet emballement pour Visible Learning réside en premier lieu dans la forme de ce travail, qui synthétise environ 800 méta-analyses, représentant plus de 50 000 études, portant sur des millions d’élèves, dans l’objectif d’identifier les facteurs de la réussite scolaire. Grossièrement résumé : quelles sont les pratiques qui restent les plus efficaces pour améliorer l’enseignement, quand on a compilé la plupart des études empiriques existantes sur la question ?  Depuis sa sortie, l’ouvrage a été plusieurs fois réédité, complété et mis à jour, avec un succès croissant. A titre d’exemple, il est actuellement cité plus de 5000 fois dans Google Scholar, John Hattie lui même est cité plus de 4700 fois dans la base bibliométrique Scopus. Visible Learning est aujourd’hui plus qu’un ouvrage, c’est une entreprise scientifique qui dispose de sa plate-forme multilingue (http://visible-learning.org ), qui soutient un programme de formation des enseignants (http://visiblelearningplus.com ) et de nombreuses autres activités pilotées par John Hattie, souvent en collaboration avec d’autres entreprises commerciales (par exemple avec la société Pearson).

L’influence de John Hattie s’étend désormais aussi dans le monde francophone, puisque ses travaux sont cités dans bon nombre d’articles universitaires. Le centre de transfert pour la réussite éducative au Québec a ainsi consacré un dossier aux recherches basées sur les données probantes en cette rentrée 2016 , qui lui réserve une large place.
Ces quelques illustrations permettent de comprendre combien ce qu’on peut appeler le phénomène Hattie est devenu en moins de dix ans un fait majeur dans la recherche en éducation au niveau international. Pourquoi ?

Les raisons d’un succès : une masse de données présentée de façon accessible

Visible Learning et les publications qui prennent sa suite sont le produit d’analyses appuyées sur des données empiriques et circonscrites à certains objets précis. Peu de considérations de grandes réformes ou de méta-théories préalables : John Hattie a choisi des processus plus ou moins universels dont il entend mesurer les effets  sur la réussite éducative. On y traite donc des méthodes pédagogiques généralement dans un contexte scolaire : les différentes approches adoptées par les enseignants, les dispositifs scolaires, les façons de faire les plus répandues, etc.
Pour chaque approche, Hattie a identifié des méta-analyses traitant du même sujet, en agrégeant  et consolidant les données pour disposer finalement d’un score qui représente la mesure d’effet de l’approche sur les progrès d’apprentissage. On dispose donc à la fin d’un score moyen qui permet de classer les différentes approches sur un continuum allant des moins efficaces aux plus efficaces.
La méthodologie adoptée par Hattie est mise en scène d’une façon extrêmement
percutante : sa méga-analyse se présente à la fois sous la forme d’un classement global des approches (cf. illustration) et sous celle de chapitres regroupant les principales approches selon certaines thématiques (approches curriculaires, pratiques enseignantes, mode d’enseignement..) illustrés de schémas montrant l’effet moyen de chaque approche.  hattie-ranking
La masse de données empiriques énorme que représente l’analyse de chaque approche produit une impression de robustesse très convaincante car les méta-analyses agrégées représentent des échantillons de plusieurs milliers d’élèves.
Les travaux de John Hattie semblent, dès lors, correspondre à deux attentes fréquentes que l’on a envers la recherche en éducation :
– fonder la recherche en éducation sur des données probantes (evidence-based education) ;
– communiquer les conclusions scientifiques sous une forme claire et accessible aux praticiens.
C’est dans cette mesure qu’on peut comprendre que Visible Learning peut être comparé au Saint Graal de l’enseignement ou à la pierre philosophale de la recherche en éducation, qui transforme la confusion des résultats et des analyses en tableaux de bord lumineux.

Chaque enseignant doit voir l’apprentissage avec les yeux de ses élèves

Il serait difficile et fastidieux d’énumérer les conclusions d’Hattie sur chacun des processus qu’il a choisi d’analyser.  On peut certes remarquer que l’enseignement réciproque a plus d’effet que la taille de l’école, ou que les méthodes à base de simulation par le jeu ont peu d’effet alors que l’évaluation formative en a beaucoup.  S’en tenir à ces constats ne nous dit  pas grand chose sur ce que recouvre chacune de ces notions et sur leur efficacité relative les unes par rapport aux autres. On peut se reporter au classement général qu’il propose sur son site pour s’en faire une idée.
En fait, l’essentiel des conclusions qu’en tire Hattie est résumé dans le chapitre conclusif  de son ouvrage, « Bringing it all together », que l’auteur développe longuement depuis, dans diverses publications et conférences : à partir d’une synthèse des différentes grandeurs d’effet John Hattie brosse le profil de l’enseignement idéal qu’il résume dans le titre Visible Learning.hatties-eye

L’œil  est en effet le symbole au centre de la théorie de John Hattie, mais contrairement au panoptique carcéral le regard n’est pas le monopole d’un professeur tout puissant qui surveille ses élèves.  A travers cette métaphore, Hattie avance en effet que l’enseignement est réussi si les enseignants « voient » l’apprentissage à travers les yeux de leurs élèves et si les élèves se regardent eux-mêmes comme leurs propres enseignants, d’où la place centrale du feedback dans les processus de l’apprendre et du faire-apprendre.

Cette théorie est explicitée dans six indicateurs (Hattie, 2009, p. 238) :
– Les enseignants sont le plus puissant facteur d’influence des apprentissages ;
– Les enseignants doivent être directifs et engagés dans la passion de l’enseignement et de l’apprentissage ;
– Les enseignants doivent être capables de comprendre ce que leurs élèves pensent et savent pour leur apporter un retour (feedback) efficace afin qu’ils progressent ;
– Les enseignants ont besoin de maitriser les objectifs d’apprentissages, les critères de succès de leurs cours et la façon dont les élèves parviennent à les remplir ou non ;
– Les enseignants ont besoin de passer d’une idée simple à des idées complexes et de montrer à leurs élèves comment se réalise ce passage pour qu’ils construisent et reconstruisent par eux-mêmes les idées et les savoirs en jeu ;
– L’encadrement scolaire et les enseignants doivent créer un environnement scolaire où l’erreur est saisie comme un levier d’apprentissage et où les élèves se sentent libres d’essayer et de se tromper pour progresser.

Reprenant des analyses de Graham Nuthall (2005), Hattie estime que pour juger de l’engagement de chaque élève dans les apprentissages, les enseignants se contentent souvent des indices superficiels de participation de quelques élèves (enthousiasme, engagement dans les activités, réponse aux sollicitations de l’enseignant…) , indices qui sont en fait les mêmes que ceux qui attestent d’un « management » réussi de la classe, et qui livrent plus d’informations sur des activités scolaires que sur de réels apprentissages.
Dès lors, Hattie développe ses propres considérations sur la supériorité d’un modèle d’enseignant « activateur », organisateur des activités scolaires,  par rapport à un enseignant « facilitateur » qui suivrait des méthodes « constructivistes » et interviendrait rarement pour corriger et infléchir l’élève. On retrouve ici les théories largement dominantes depuis quelques années sur la plus-value de l’explicitation dans l’enseignement.
Avouons-le franchement, nous avons été comme beaucoup spontanément séduits lors d’une première lecture superficielle des propos de John Hattie. Cette séduction opère en grande partie car les conclusions auxquelles il parvient sont globalement convergentes avec celles que partage actuellement la majorité de la communauté des experts en éducation, conclusions auxquelles il apporte la légitimité scientifique de données qui impressionnent par leur poids quantitatif.
En soulignant qu’il convient de s’intéresser aux avancées concrètes des apprentissages plutôt qu’aux réformes et dispositifs structurels qui occupent l’essentiel des politiques éducatives, il soutient des postures communes à la plupart des experts pédagogiques. En montrant que le redoublement, les classes de niveaux ou le libre choix de l’école sont plus contre-productifs qu’autre chose, il reprend les conclusions de nombreux militants et chercheurs. En soulignant le caractère central de l’engagement de l’enseignant, et de l’explicitation dans les apprentissages, il valide des préventions largement partagées dans le monde éducatif contre des théories parfois à la mode qui voulaient faire du professeur un « coach »  ou un tuteur laissant l’élève découvrir tout seul ses savoirs, à l’aide de gadgets connectés sur Internet comme substitut à l’enseignement.
C’est quand un travail, fusse-t-il universitaire et particulièrement populaire, apparait aussi spontanément séduisant qu’il faut pourtant exercer une vigilance particulière, même si l’on sait combien il est confortable d’acquiescer aux travaux scientifiques qui rejoignent nos propres convictions.
Or, en exerçant cette vigilance, nous avons été pour le moins étonnés de certains cheminements de John Hattie.

Des interrogations qui laissent perplexe sur la pertinence réelle de Visible Learning

Ici, il faut remarquer que de nombreuses personnes qui en parlent ne se réfèrent pas aux écrits universitaires originaux de John Hattie. Il suffit en effet de renseigner les moteurs de recherche avec le nom de l’auteur ou celui de Visible Learning, pour découvrir de nombreux sites et documents de vulgarisation qui « résument » son travail en quelques formules ou listes percutantes. Cette intense popularité a ses avantages mais aussi un défaut rédhibitoire : elle organise spontanément une sorte d’amnésie du travail originel qui assoit et légitime toute la production en amont. Pour les besoins de l’article que vous êtes en train de parcourir, nous avons donc voulu repartir du texte paru en 2009, ce qui nous a amené à considérer différemment le récit édifiant qui nous était proposé.
On trouve par exemple, page 243, un tableau censé expliqué comment Hattie a construit la distinction entre l’effet moyen de l’enseignant comme « activateur » comparé à l’effet moyen de l’enseignant comme « facilitateur » (cf. illustration)teacher-as-activator

Or, on ne peut que constater que la construction de ces catégories est pour le moins rapide et approximative. Du côté de l’enseignant facilitateur, on trouve par exemple l’effet lié à la taille de la classe, l’effet d’un enseignement différent pour les garçons et les filles, l’effet d’une méthode de lecture globale ou l’effet d’individualisation de l’enseignement, quatre processus (sur 9 pris en compte) dont on voit mal pourquoi ils sont caractéristiques de l’enseignant facilitateur ! Nous nous sommes alors reportés à la description des différents effets pour saisir ce qu’ils recouvraient précisément, et nous avons eu le plus grand mal à comprendre comment Hattie pouvait regrouper différentes méta-analyses sous une catégorie telle que « individualized instruction », dans la mesure où une telle étiquette, ô combien floue, peut porter sur des programmes éducatifs qui n’ont pas grand chose à voir entre eux  (mise à jour du 10 mars 2017 : sur cette problématique,  voir un excellent article de Frédéric Yelle qui approfondit les enseignements qu’on peut tirer de ce qui est dit sur l’apprentissage par problèmes dans le domaine de l’enseignement de l’histoire : https://ledidacticien.com/2016/12/18/ce-qui-est-visible-de-lapprentissage-par-la-problematisation-une-lecture-critique-des-travaux-de-john-hattie/#_ednref5 ).

Une lecture attentive de Visible Learning génère en fait de plus en plus de questions et d’annotations similaires qui produisent un sentiment de malaise quant à ce dont on parle vraiment dans cet ouvrage.

Ici on voit mal comment on est passé d’une analyse de corrélation à un effet en terme de causalité, là un effet qui décrit une situation objective (ex . multi-age classes) est mis sur le même plan qu’un effet qui semble correspondre à une philosophie de l’enseignement (ex. Open vs traditional programs). On passe d’une série de descriptions, parfois moyennement claires et souvent fastidieuses, des grandeurs d’effet de tel ou tel processus à des envolées lyriques au dernier chapitre sans que la relation de ce dernier avec les développements précédents ne soit toujours limpide.
Bref, on se demande finalement s’il ne conviendrait pas d’exercer une sorte de droit d’inventaire des postulats de départ et des développements conclusifs de Visible Learning, par delà les arguments d’autorité. C’est ce sur quoi portent nos billets suivants…

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Mise à jour le Jeudi, 17 Août 2017 09:42  

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